Eh oui, Marcopolette était en sommeil... Rien de grave, en fait, juste une petite fièvre éruptive, mais impossible à éviter, difficile à ignorer. Passons sur les symptômes, le plus ennuyeux c’était la durée.
Contagieux ? Oui. C’est une maladie professionnelle, faut dire.
Ça s'appelle « la fièvre du Zheda », ou encore « Faire passer des examens à l’université du Zhejiang ». Le Zhejiang, c’est le nom de la province où se trouve Hangzhou ; les intimes (d’où la contagion) disent tout simplement « Zheda », parce que « da » ça veut dire « grand », comme dans « grande école ».
Et ça revient souvent, comme la malaria ?
Oui, tout à fait. Tous les deux mois environ, ou plutôt (car c’est très précis), toutes les huit semaines : la huitième pour les Foreign Experts, la neuvième pour leurs collègues chinois. Et les cours du trimestre suivant reprennent dès la semaine d’après.
Chic alors ! se sont dit les experts étrangers. Les collègues chinois donnent une semaine de cours de plus, et pendant leur semaine d’examens, nous, on va vite-vite corriger nos copies et aller passer quelques jours à Shanghai, par exemple, ou Nankin qui n’est pas trop loin non plus, ou Suzhou dont on nous vante toujours les jardins…
Que nenni, naïfs experts étrangers !
D'abord, longtemps à l’avance, s’intéresser au concoctage des futurs sujets d'examens. N’en parlons même pas.
Vienne la semaine : surveillance des 2 groupes d’écrits, passage des oraux.
Vienne la fin de la semaine : je me retrouve avec quelque 80 commentaires de textes à corriger. Jusque-là, ça va, c'est de la lettre et de la parole, du connu, rien d’inattendu.
Mais voici qu’arrivent les chiffres. J’ai déjà remarqué que les Chinois raffolent des chiffres et des pourcentages. Beaucoup de proverbes ou d’expression toutes faites sont basés sur des jeux de chiffres. Dans les cours de maoïsme (obligatoires pendant un an), on apprend que Mao a eu « tort à 30% et raison à 70% » (ça paraît rigolo, mais essayez un peu de faire admettre à un étudiant que Mao pourrait, juste « pourrait », avoir eu raison à 65%...).
Là-dessus, se trouver un barème précis. Prévoir de le justifier dans un rapport (combien de % de la note pour ceci, pour cela, compréhension du texte, qualité de l’anglais, etc. Le nombre de composantes est libre, hein, faut pas croire !). Puis faire entrer la note ainsi obtenue (par exemple 15/20) dans le barème que doivent impérativement appliquer tous les enseignants : 10% pour le taux de présence de l'étudiant au cours du trimestre, 20% pour sa participation pendant les cours, 70% (!) pour la note d'examen. Bref, une cuiller pour le chat, une cuiller pour papa, une cuiller pour Mao… C’est là que j’ai arrêté de rire, car les 10% ça allait encore, les 20% à peu près (encore que me souvenir de ce qu’avait dit ou fait tout mon petit monde pendant 7 semaines, euh…) – mais calculer 80 fois les 70% de 15/20 ou de toute autre note, puis additionner le tout en espérant ne pas se tromper…
Encore là-dessus, reporter toutes ces notes en face de chaque nom d’étudiant. Je rappelle à tout hasard que les listes d’étudiants sont fournies en chinois. En caractères chinois. J’avais demandé à tous d’y ajouter leur « nom anglais », ou à défaut leur nom chinois en pinyin (l’écriture que les experts et cependant barbares étrangers peuvent lire), mais certains ne l’avaient pas fait, et dans un des groupes il y avait deux « Bonny ». Comparer, donc, avec les numéros d’inscription figurant sur les copies, et qui comportent une petite dizaine de chiffres, mais bon, c’est faisable.
Puis, rédiger un rapport d'auto-évaluation (mon Mac connaît pas, il me souligne ça en rouge, mais depuis le temps, hé Mac, tu devrais être habitué à ce que je te fais écrire). Ce rapport (bien sûr différent pour les écrits et les zorros) est censé rappeler et justifier :
- les cours effectués pendant le trimestre écoulé (pourquoi tels textes, comment on s'y est pris, les réactions des étudiants, ce qui a laissé à désirer…)
- l'examen (idem : quel sujet donné, pourquoi, qu'attendait-on, qu'a-t-on obtenu, quel pourcentage d'étudiants a obtenu telle ou telle note...).
Partez pas, c’est pas tout ! Maintenant on revoit toutes les notes données afin que (je cite) « 20% d'étudiants aient obtenu plus de 90 sur 100 (càd 18 sur 20, mazette !), 50% entre 80 et 90 (fichtre !), et 20% au-dessous de 80 ». La note éliminatoire, 60 sur 100, n'était apparemment même pas envisagée. Là, j'ai renâclé, et puisque rapport il y avait, j'ai déclaré tout net qu'il m'avait été impossible de donner 90 à plus de 3-4 étudiants, résultat déjà excellent, et que j'avais donc descendu le tout de plusieurs échelons.
Par faveur spéciale pour les barbares de l'Ouest (des "littéraires", en plus !), ces rapports peuvent être rédigés en anglais. Mais Guillaume, le Français qui donne des cours de photonique, doit aller très vite car on les lui demande en chinois et il doit les faire traduire avant la date limite. Oui, car normalement on a 3 jours pour tout ça (comment simplement noter les copies avec un minimum de justice ?). J'ai mis une bonne semaine, KO tous les soirs.
(Pendant ce temps, Marcopolette : "Hé, tu m'oublies ?". Les amis : "Mais où es-tu ? On s'inquiète !"
Silence, Marcopolette ! Hélas, les amis !)
Et jeudi dernier, donc, après mille vérifications, je retourne au campus apporter mes trois pauvres liasses (car ça ne pèse pas lourd, une fois terminé, tout ça !) au bureau concerné, puis déjeuner avec Jenny et Camille, et mettre au point le voyage à Shanghai qu’on s’était promis toutes les trois – et ça, on va le faire, scrongneugneu !
Tiens, l’automne est arrivé ! Je ne m’en étais pas aperçue. Dernières bouffées d’osmanthe, les arbres s’effacent dans la brume toute fraîche, l’air pique un peu :




Même adoucie par la brume, l’architecture des bâtiments, par contre, n’a perdu ni une seule ligne, ni un seul carreau :


…adoucie, aussi, par la vaillance têtue de quelques plantes encore vivaces :


Au loin les grues continuent à tricoter par cœur en surveillant leurs mômes en bleu :

Mais attention, même dans ce paysage cotonneux, on s’active, on nettoie, on repeint !

Car voici qu’une autre épreuve attend le valeureux peuple de Zheda ! Cette fois, ce sont des inspecteurs du gouvernement qui débarquent, oui, dès la semaine de la rentrée d’hiver ! « Etes-vous prêts ? » clame l’affiche rouge qui décompte les jours :

Ça, c’était jeudi dernier, les inspecteurs sont arrivés dimanche. Demain j’inaugure un cours de trois heures sur l’Australie, encore très peu préparé. Va-t-on me reconduire à la frontière, euh je veux dire à l’aéroport, entre deux laids uniformes kaki tout percés de médailles, élargis d’épaulettes barrées d’or ?
Pour le savoir…
Mais je raconterai d’abord Shanghai !