Je croise sans arrêt les véhicules les plus inattendus depuis l’invention de la roue. Homologués ou pas, va savoir, en tout cas ça transporte et ça roule.
Il y a, par exemple, le triporteur orné d’un petit toit de toile qui en fait presque une conduite intérieure, comme on disait aux premiers temps de l’automobile. Ça n'empêche pas les soucis, cependant. Celui-ci était devant Xixi Campus l’autre matin :

Les freins, peut-être ? Oh non, on ne s’arrêterait pas pour si peu… Dommage ! J’ai dû grimper dans la navette, je n’en saurai pas plus.
Etre « dans le bus », c’est d’abord faire partie d’un groupe. A cette heure-ci, on écoute la radio locale, des infos où les mots « Hang Zhou » et « zhong guo » (« Chine ») reviennent sans arrêt, ainsi qu’une même cascade de chiffres, sans doute le numéro de téléphone de la station.

Là, je ne reconnais que le dernier caractère de la série, « véhicule », qui représente le timon des anciennes charrettes vu du dessus (limpide, non ?)
Du haut de son siège, on remarque tout le temps des choses nouvelles. Les travaux tout le long de la route :

Arrêté lui aussi à un feu rouge, le triporteur aux gants blancs :

Et toujours, partout, toutes sortes de chantiers :

Arrivés à Zijingang Campus, un taxi en partance croise un autre triporteur, pourvoyeur de coca celui-là :

Mais il ne s’agit pas de s’en aller, ma journée commence à peine ! D’abord déjeuner avec « Bruce » (Wang Hui), un de mes anciens étudiants, venu du Nord de la Chine. Un garçon tout à fait remarquable (je lui avais donné un de mes rares 18), qui pourtant n’aurait jamais dû naître, puisqu’il a déjà un frère aîné, mais ses parents ont versé une grosse somme d’argent à l’Etat pour avoir droit à un deuxième enfant. Un rescapé, en somme. « My parents paid to have me », dit-il en riant comme d’une blague.
L’après-midi dans la salle des Foreign Experts est moins drôle, malgré la présence intermittente de Ross, d’accord pour comploter un dîner de Noël entre expatriés (ce sera le 23, et non pas le 24, car certains collègues travaillent ce jour-là, et Ross et moi le 25, mais tant pis !). Il fait de plus en plus froid, malgré mes trois pulls et mon manteau, et les innombrables gobelets de thé bouillant qui ne réchauffent même pas les doigts. Pas de chauffage, juste le climatiseur de l’été, censé donner à présent de l’air chaud, mais l’effet est celui d’un souffle refroidi bien avant d’avoir traversé la pièce. Je me promets bien d’aller très vite m’acheter le pantalon de laine bien épaisse qui m’avait paru totalement clownesque il y a encore peu de temps.
Six heures et demie, enfin l’heure du cours, je vais pouvoir bouger ! L’Angleterre est au programme, ou plutôt la Grande-Bretagne, je veux dire les Iles Britanniques, bref, le Royaume-Uni, merci Alan
On galope à travers les siècles. Pour finir, je leur passe un air de Purcell, « Dry those tears », en leur disant de ne pas trop chercher à comprendre les paroles, de faire surtout attention aux volutes de la musique, c’est un air de consolation, "comme quand on prend quelqu’un dans ses bras". Je ne crains pas les ricanements : dans ce pays où l'on ne croise pratiquement jamais de couples d'amoureux, non seulement les filles, mais aussi les garçons entre eux, se tiennent par le cou ou par la taille dans la rue pour se chuchoter des choses, ou bien s’appuient les uns sur les autres pendant les cours, dans des postures que nous autres barbares jugerions très vite un rien lascives. Les regards restent totalement paisibles, satisfaits, sans trace d'ironie ou de provocation.
De fait, ils écoutent Purcell très attentivement, et disent tous « yes, yes, yes », ils ont aimé, beaucoup. L’une des filles m’accompagne à l’arrêt de bus pour me dire : « On n’entend jamais de la musique comme ça ici, ça m’a fait penser à un roi solitaire, vous savez, comme Louis, le roi allemand Louis, vous le connaissez ? tout seul dans ses châteaux fantastiques. Oui, ça m’a fait penser à un roi solitaire, a very lonesome king, thank you, thank you again ».
Je n’ai plus froid du tout.
Aujourd’hui, pourtant, il me le faut, ce pantalon ! Allez, pour le mériter, je vais vraiment faire comme les garçons, et m’embarquer toute seule pour retourner au magasin. Un taxi à l’aller (j’ai l’adresse en chinois sur mon téléphone portable), j’en prendrai un autre au retour, et voilà, c’est quand même pas sorcier pour une Marcopolette !
Arriver en taxi, pas de problème. Mais le magasin est tellement immense que je n’ai jamais retrouvé le rayon que je cherchais. Fatiguée de tourner en rond (mêmes labyrinthes que chez Ali Baba), je me retrouve dans la rue, devant les immenses vitrines qui affichent gaiement en rouge et vert « Merry Christmas and Happy New Year ! » – en voilà bien, de la publicité mensongère, quand personne ne parle anglais à l’intérieur !
« Il héla un taxi qui passait en maraude », lit-on dans les romans dont le héros n’a pas de temps à perdre. Des taxis, il en passait, hélés, hélas, tous occupés…
Jusqu’à ce que surgisse mon sauveur !!!

Oui, parfaitement, je me suis retrouvée là, sur le siège arrière, agrippée à la barre et à mon sac à main, cheveux au vent tout pareil que Tintin, lâchée dans la folie de la rue chinoise, des tournants, des carrefours, invoquant tous mes anges gardiens à la fois, et aussi ceux des cyclistes que la fusée croisait, dépassait, frôlait pour éviter in extremis d’énormes voitures…
Je l’ai arrêté juste devant Xixi. J’avoue que je ne tenais pas trop à arriver en trombe devant Babel avec mon nouveau brushing. Et puis, juste en face, il y avait la pâtisserie qui vend les excellents petits choux à la crème que je m’autorise le dimanche. Spécialement délicieux avec le thé vert du Puits de Dragon. Un petit five o’clock de retrouvailles avec moi-même s’imposait.
Mais d’abord, un grand xié xié et un grand bye-bye !
