MarcoPolette

Anne-Marie en Chine

Et ce matin…

La neige est tombée en silence toute la nuit. Le rideau s’ouvre sur une présence nouvelle, une élégance insolente de simplicité :

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Oui, mais comment sera l’aéroport jeudi ? L’avion de Francfort pourra-t-il atterrir ? Serons-nous à la gare à temps, Lan et moi, pour prendre le train de Shanghai ? Les bus pourront-ils circuler, y aura-t-il des taxis libres, comme celui que le monsieur est justement en train de prendre, en bas, dans Xixi Lu (si je pouvais arrêter le temps, et le taxi, et le monsieur…) ?

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Toutes ces questions se présentent une par une, puis en masse, puis à nouveau une par une, comme tirées au sort. Cependant, derrière l’arbre en dentelle, on empile comme tous les jours dans le camion bleu les masses de cartons apportés par les tricycles :

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Derrière ma fenêtre, un écureuil fait des acrobaties entre les climatiseurs, mais il est bien trop malin pour se laisser photographier. J’envoie un courriel à Steve et Ross pour les inviter à un verre d’après-dîner, ce soir, histoire de ne pas hiberner chacun dans son coin. Et je vais au supermarché avec Lan, acheter du vin et des fruits, de l’eau pure pour le thé, et des cacahuètes pour l’écureuil. Au coin de la rue, Hangda Lu aussi a changé d’allure. La neige coiffe même les « cages à lumière », les lampions porte-bonheur du Nouvel An :

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Mais voici qu’au long de la journée, tout a fondu. Je consulte les prévisions météo sur divers sites, en français, en américain (on annonce 30°, je mets du temps à comprendre que c’est en Fahrenheit). Et même en chinois, allez ! Je sais lire « Hangzhou » et Shanghai », c’est déjà ça. Partout on a dessiné un soleil plus ou moins voilé pour jeudi matin. Plus question de « bourrasques de neige » comme la semaine dernière, ni même de « fortes chutes » comme hier encore. Le ciel est plein d’archanges.

Est-ce ici le dernier billet de Marcopolette hors de la présence de son metteur en page et rédac’chef ? Croisons les doigts, comme ce matin les arbres au-dessus de Xixi.

  

Ci-gît Xixi

La cour d’en face, tout à coup, hier matin , en descendant l’escalier de Babel – sales, toujours, les vitres, ce qui ajoute grandement au flou du monde d’en face, un monde en étrange survie, la vie des vrais pauvres :

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Oui, le camion plein de vieux cartons est déjà prêt pour un premier voyage. Pourtant quelqu’un s’affaire à le charger encore, on distingue sur la pile instable une silhouette courbée sous la neige sous un « chapeau chinois » de paille ( !).

Ici à Babel, entre deux étages, sur le toit du restaurant d’en bas, voici le cadavre abandonné d’un climatiseur hors d’usage :

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L’hiver, c’est l’hiver sur Xixi Lu :

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Et l’hiver à Babel :

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Les bananiers sont en berne. Comme après le typhon, ils se relèveront vite, sans doute :

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Car les fêtes d’hiver des gens de l’Ouest sont bien terminées. Adieu, ballons flapis et vieillard aux yeux bleus, bientôt le Nouvel An chinois, qu’on appelle ici « Festival de printemps » !

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Choses vues, dragons et mystères




Oui, tout vaut mieux que rester dans ma chambre à me morfondre, à sentir mes idées mourir comme la neige que je vois fondre en pleurs par la fenêtre, ou tourner en rond, manège chaotique comme lors de mes tous premiers jours ici.




C’est pourquoi j’avais accepté hier la proposition de mon collègue Steve de faire un « one-day trip » (excursion d’un jour) en sa compagnie. « Comment font les hommes ? » me suis-je assez demandé en les voyant partir, et revenir, et raconter.

Steve est un ancien pilote arrivé il y a quelques années à Pékin pour donner des cours dans une école d’aviation. Depuis, il a décidé de rester en Chine pour quelques années encore au lieu de retourner s’ennuyer chez lui ; comme Philip (un vrai ex-prof de fac, lui), comme Ross, qui dans une autre vie travaillait pour le ministère de la Défense australien. Ils espèrent tous aller ainsi jusqu'à leurs soixante-dix ans, c'est-à-dire encore deux ou trois ans. Pour notre excursion, Steve avait balisé l’itinéraire vers un ancien village, Long Men (la « Porte du Dragon »). On va d’abord en taxi jusqu’à la station des bus de grande banlieue. La file d’attente pour prendre les divers billets est impressionnante :

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De là, on met une bonne heure pour atteindre les confins de Hangzhou. On passe devant des rangées et des rangées de buildings pas finis, mais qui n’ont déjà plus besoin de grues :

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Et puis des champs, des champs partout, des champs et des serres :

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Oui, c’est flou, parce que le bus va vite et que la vitre est sale. Mais de toutes façons c’est comme ça que depuis toujours je vois sans lunettes, et même pire (petit imprécis de myopie à l’usage des bien-voyants). Allez, je les remets, et je vous fais une place :

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Les montagnes, pas très hautes, sont souvent pointues et serrées comme un troupeau de chameaux bossus. Parfois plates aussi, et toujours bleu Vosges, avec les mêmes transparences qui vont en s’effaçant de plus en plus vers l’infini. Pas de sapins pourtant, mais une végétation très dense, d’un vert soutenu. Est-ce que quelqu’un y vit ? Steve n’en sait pas plus que moi, mais on dirait plutôt que les habitants se sont regroupés au pied de ces collines,

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comme pour veiller de loin sur des rivières mortes :

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On descend enfin, il faut maintenant trouver l’autocar de la dernière étape. En face de nous une agence des Télécoms… Non, personne ne comprend l’anglais, mais quelqu’un connaît quelqu’un qui pourrait comprendre Steve, on sort les portables de part et d’autre… Bref, pour finir une jeune employée grelottante dans sa petite veste impeccable nous accompagne tout au long d’un labyrinthe de rues boueuses jusqu’à une placette entourée, comme chaque fois qu’il est question de voyage en Chine, d’étalages de fruits et d’échoppes de « xiao qi » avec leurs chaudrons pleins d’eau ou d’huile bouillante où mijotent des mystères : de quoi se rassurer l’estomac avant de monter dans l’un des autocars, euh non, l’une des fourgonnettes cracra qui attendent de faire le plein de clients.

Impossible, cette fois, de prendre des photos du paysage – quel paysage ? Les vitres sont couvertes d’une couche de poussière blanche si épaisse qu’il ne s’agit plus de myopie, mais d’une maladie bien plus rare. On brinqueballe une petite demi-heure avant de descendre devant un amas de maisons récentes, genre chalets – les Vosges encore, à part le petit linge en train de sécher tout gentiment entre un arbre transi et un trépied de bambous :

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Mais dès qu’on se retourne, la voilà, sans aucun doute, la Porte du Dragon !

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Avant d’entrer vraiment dans le village, il faut s’acquitter d’une somme assez rondelette, contre laquelle on reçoit, comme toujours, un très joli ticket. Les premiers pas, pourtant, sont décevants : larges rues vides bordées de maisons récentes, parfois pas encore terminées :

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On croise même, comme sur Xixi Lu, l’omniprésent triporteur avec son chargement de cartons (d’où viennent-ils, tous ces cartons que consomme la Chine ? Où vont-ils ? Mystères..).

Enfin une porte peut-être ancienne, à moins qu’elle n’ait été refaite à l’identique. Steve m’apprend que les dragons sont réputés amateurs de perles, et en effet, ceux-ci semblent se disputer une énorme perle, à moins qu’ils ne soient chargés de veiller sur elle :

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Est-ce que les dragons aiment aussi ronger des os en pierre ? Celui-ci est énorme, allez, on se prend mutuellement en photo entre lui et le menhir chinois couvert d’inscriptions en lettres d’or :

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On peut y distinguer le caractère « men » (« porte »), c’est le quatrième de haut en bas sur la deuxième colonne. Fastoche, non ? Il a vraiment la forme d’une porte.

Le village famélique d’aujourd’hui a dû être autrefois une bourgade importante. Il compte encore plusieurs maisons de maître traditionnelles, aux bâtiments classiquement regroupés autour d’une cour carrée. Certaines sont très bien préservées et entretenues, avec même les portraits des anciens maîtres de maison :

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Steve et moi avons une façon bien différente de voir les choses. Je vais d’une pièce à l’autre, j’entre et je sors en enjambant les poutres de bois qui forment seuils (toujours le culte de la marche ralentie, ou bien est-ce pour décourager les mauvais esprits ?), je m’oriente, je m’installe, je me comporte en invitée. Steve reste debout, réfléchissant à ses propres repères. Par exemple, il m’apprend que ces jarres, là, au milieu de la cour :

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étaient remplies d’eau en toutes saisons, afin de servir le cas échéant de pompes à incendie. Il admire et m’explique aussi l’architecture et l’assemblage de ces charpentes, uniquement par tenons et mortaises, sans un seul clou !

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Moi je reste toujours en arrêt devant les sculptures qui ornent la moindre pièce de soutien :

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Mais la plupart de ces maisons ont été réparties entre des familles manifestement très pauvres, qui tiennent des échoppes misérables proposant bien sûr des nourritures fumantes, mais aussi gadgets, bracelets, dragons lovés autour d’une perle, tout cela en faux jade, en faux ambre, en faux n’importe quoi.

Les ruelles sont pavées des mêmes pierres que celles qui avaient servi à construire d’autres maisons encore :

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Mais le plus navrant, c’est la saleté, et la résignation qu’elle suppose. Le manque d’entretien des façades comme des intérieurs qu’on entraperçoit. Si vraiment des gens vivent ici, comment n’ont-ils pas envie d’un minimum de confort au moins visuel ? Eux qui ont tant peur de "perdre la face", comment laissent-ils leurs façades se dégrader ainsi, comme si ça ne se voyait pas ? Steve me dit qu'à Pékin le nouveaux immeubles sont déjà lépreux et décrépits. Je l'ai vu aussi à Canton.

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Comment peuvent-ils accrocher des lampions de Nouvel An à la porte d’une cour qu’on a laissée devenir décharge – et où il faut supposer cependant que vit une famille, car on distingue sur la façade du fond la verrue carrée d’un climatiseur ? C’est l’un des mystères de ce pays que je ne serai pas parvenue à résoudre.

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Trompeuses collines

Mais je ne vais pas me laisser faire par le froid qui engourdit. Pas rester dans cette torpeur. Vacance ne vaut pas vacances.

Deux idées au moins : aller soit vers le Lac, malgré l’après-midi déjà avancée. Ou bien à la grande librairie où l’on trouve des rayons étrangers, farfouiller partout, regarder les images des livres que je ne comprends pas, et revenir avec un Agatha Christie bien british que je lirai ce soir sans vergogne entre mes deux bouillottes. A votre avis, qu’est-ce que j’ai choisi…. ?

Perdu ! Je suis retournée au Lac !

Sur l’avenue, on voit tout de suite que Noël c’est bien fini, c’était à peine un apéro, les vraies fêtes vont pouvoir commencer :

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Mais le lac, la beauté du lac. Quel que soit le temps, quelle que soit l’heure. Les saules s’effilochent, le jour décline, mais rien n’est triste, le regard s’accorde très vite avec une mélancolie apaisante.

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Cette fois je vais plus loin que d’habitude sur la droite. Voilà le pont, le fameux pont qu’on voit partout sur les cartes postales, prolongé par la grande chaussée où je me promène souvent :

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Elle aussi est bordée de saules, le soir y descend doucement :

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Tiens, je vais essayer de retrouver le temple et la pagode dont m’avait parlé le jeune Américain taoïste l’autre jour. Ils devraient se voir sur deux collines voisines. En traversant la rue je trouve en effet les marches taillées qui devraient mener à l’un ou à l’autre. La pagode se devine là-haut, longue et pointue : je vais essayer le temple.

Marche après marche, je traverse un hameau misérable où des échoppes sales proposent des boissons et des « xiao qi », petites brochettes en train de tremper dans de l’eau ou de l’huile, on ne sait jamais trop (mais ça peut être très bon, j’en achète parfois, un peu au hasard). Puis voilà une maison de thé. Elle vient de fermer : un serviteur transporte une poubelle bien pleine à chaque extrémité de sa perche en bambou. Monter, monter (la nuit tombe). Bien sûr, je me suis trompée : voilà la pagode. Tant pis, je reviendrai !

  

En redescendant je croise une petite fille toute bondissante dans son anorak rose, avec des lunettes bordées de rose aussi. En m’apercevant elle s’arrête net derrière ses hublots. J’ai beau lui sourire, elle retourne en courant vers les deux personnes âgées qui la suivent, en criant « Ye ye, ye ye ! ». Je me souviens tout à coup que ça veut dire « Grand-père ! ». Une petite Mariette chinoise vient de rencontrer sa première étrangère…


Moi j’aime pas l’hiver (petit journal par grand froid)

Certains parmi vous, lecteurs chéris, se demandent peut-être où a bien pu passer Marcopolette depuis une semaine, maintenant que la fièvre du Zheda n’est plus une menace directe et que – béni soit gmail ! – les connexions internet, vaille que vaille mais coûte que coûte, ne sont plus coupables que d’étourderies raisonnables ?

C’est très simple : Marcopolette hiberne. Depuis les Sixties en Angleterre, Marcopolette n’avait plus hiberné à ce point-là. Les vaillants collègues de ma génération n’ont jamais oublié les minijupes de nos vingt ans, certes, mais pas non plus les barres électriques qui ne chauffaient que le plafond de la salle de bains (la ficelle qui pendait après aurait aussi bien pu être une chasse d’eau, tant était efficace le système). Le mot « radiateur » semblait intraduisible, ou bien faisait référence à l’exaspérant machin au gaz qu’il fallait, tel un parcmètre moderne, gaver de shillings pour espérer le secours d’un souffle chichiteux à l’extrême.

Oui, mais la Chine, vous entends-je protester, la Chine du Sud, même, puisque le Yang-tsé-kiang de nos vieux manuels est clairement au nord de ton Sud ?

Je réponds tout net : le Sud, mon œil, et je le prouve ! Voici ce qui m’attendait lorsqu’au matin du 17 janvier j’ai entrouvert paupières et rideaux :

  

Un nid de neige, parfaitement ! Ici, ce ne sont pas des barres électriques qu’on met au plafond, mais des climatiseurs qui déversent une haleine tiédasse dans un rayon de cinquante centimètres. J’ai compris que les choses sérieuses allaient commencer.

Ma voisine Irina a beau venir d’un coin de Russie où il fait -30° C en ce moment, elle est encore plus frileuse que moi. Et Steve, mon collègue de Chicago, n’hésite jamais à mettre ses écouteurs de peluche en forme de petits poulets dont je suis très jalouse (ce qui est génial dans notre statut de « foreign expert », c’est que le mot « foreign » donne droit à toutes sortes d’excentricités) :

   Photo 4 du 18 janvier

Mais le soir du 18, c’était la fête à Mariette, avec photo de Mariette et de ses parents exposée sur l’écran de l’ordinateur, gâteau de l’ami Ravaud et champagne français véritable pour les collègues et étudiants devenus des amis habituels, mais bientôt dispersés par le Nouvel An chinois et le retour imminent dans les familles. Etait-ce cet air de « dernière fois », les invités ne se sont séparés que vers trois heures du matin, après avoir souhaité à Mariette mille et mille bonheurs en ce monde :

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Lu avait été invitée aussi, mais au dernier moment sa grande copine Amélie (oui, comme Poulain) était venue chez elle discuter de ces choses de filles urgentissimes que j’imagine parfaitement. Sans doute un peu pour se faire pardonner, elle m’a invitée à dîner le lendemain dans une maison de thé près du Lac – invisible, le Lac, car profonde, la nuit, et pluvieuse, et glacée ! Mais le mode d’emploi est très sympathique : pour le prix d’un thé choisi parmi des pages et des pages de propositions sur le menu, on a accès à un buffet extravagant de plats de toutes sortes, salés, aigres-doux, épicés… Lu fait surtout une razzia sur les fruits. Ils viennent de la Chine du Sud (encore plus au sud…) et Lu affirme avec convoitise qu’ils sont tous très frais.

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Miam, tout y passe, même si les fraises n’ont pas encore, à vrai dire, un goût très précis. Mais pommes, poires, melons, oranges, « yeux de dragon » (ça ressemble à des grains de raisin enveloppés séparément dans une petite pelure, c’est sucré et très bon), raisins secs, kiwis, tout y passe. La table elle-même semble se réjouir : sans le portable de Lu elle ressemblerait à une composition hollandaise :

  Photo 6 du 19 janvier

Dimanche 20 janvier, je suis invitée chez Fuzheng, une collègue chinoise qui a passé un an à Reading et parle un excellent anglais british – une vraie musique pour mes oreilles, un vrai repos pour mon cerveau constamment en activité volcanique pour décoder au quart de tour les divers parlers et accents de mes collègues anglo-saxons et de nos étudiants.

Aujourd’hui je ne sais plus comment la remercier : elle vient me chercher à Babel, m’apporte une magnifique combinaison-doudoune toute blanche pour Mariette, puis m’emmène chez elle en taxi. Elle habite, avec son mari, sa petite fille et la nounou, un nouveau quartier de buildings très chics pour la Chine, six étages à peine, aux trottoirs bordés de voitures. Elle me fait fièrement visiter son duplex, aux pièces minuscules mais augmenté çà et là de terrasses et vérandas où vivent en permanence toutes sortes de plantes. La chambre des parents est pratiquement tout entière occupée par un grand lit et un lit à barreaux pour l’enfant, mais on a aussi trouvé le moyen d’intégrer dans un coin une petite tablette, juste assez de place pour un ordinateur et quelques livres – « Mon bureau ! ». Mais Kai Xin, la petite fille (son nom signifie « Ouvre ton cœur », et elle a déjà un nom anglais, « Felicity, pour qu’elle soit heureuse ») partage le plus souvent un autre grand lit, celui de son « ayi », la nounou qui vit totalement avec la famille et s’occupe aussi du ménage et de la cuisine.

Quand nous sommes arrivées, Kai Xin était en train de jouer à jouer du piano pour sa poupée tout en chantant l’air qui passait en même temps sur son DVD favori :

  Photo 2 du 20 janvier

J’avoue que j’ai eu un choc en la voyant en anorak ! Et en effet, il faisait aussi froid que dans le salon de mes logeurs anglais des années soixante. Bon, je garde mon manteau, et on s’installe à notre tour devant la télé pour regarder cette fois le DVD favori de Fuzheng, la série télé de « Pride and Prejudice » (décidément très populaire). C’est donc Mr. Darcy qui nous tient compagnie, faute de mieux (c'est le début de l’histoire, il est encore dans sa période revêche) en attendant le papa, lequel, dimanche ou pas, est encore à une réunion à la fac et n’aura pas fini avant six heures.

Lorsqu’il arrive, il enlève son manteau mais passe une veste d’intérieur en coton capitonnée, de celles que j’ai vues dans les vitrines autour de Xixi Lu. C’est un homme doux et sympathique, un vrai gentil, mais la conversation entre nous est limitée car il parle aussi peu anglais que je parle chinois. Fuzheng, très volubile au contraire, commente les plats qui, apportés par l’ayi, ont fait leur apparition sur la table. Tout comme chez Yongqi, la collègue de français qui m’avait invitée il y a… oh, si longtemps déjà… après la promenade avec Nicolas dans la forêt de bambous…, il s’agit d’une petite table carrée, à la nappe protégée par une plaque de verre, normalement appuyée contre un mur et qu’on tire vers le milieu de la pièce au moment des repas. Lanières de tofou, porc aigre-doux, nems (les premiers, à vrai dire, que je vois en Chine), soupe de boulettes de poissons, raviolis aux herbes, et pour finir, oranges et pommes coupées en quartiers, tout à fait comme à la maison de thé de la veille.

Vers les huit heures je sais que c’est bientôt le moment de prendre congé – on déjeune et on dîne tôt en Chine – et en effet on ne me retient pas plus que ne l’exigent les rites de politesse. Fuzheng et son mari m’accompagnent jusqu’aux abords du quartier. J’ai à peine le temps de les remercier qu’un taxi arrive très vite et me ramène vers Xixi.

Lundi 21, c’est Lan Tian, mon Ciel Bleu, qui vient passer l’après-midi chez moi, avec sa guitare, ses bonnes blagues…

  Photo 3 du 21 janvier

… et les deux billets de train qu’il a achetés à grand-peine (bientôt le Nouvel An chinois, qui commence à me faire peur !) : encore dix jours exactement et nous allons chercher mon Minou à Shanghai !

Nous sommes bientôt rejoints par Wang Hui, qui m’avait si bien aidée pour ma « Conférence de Noël », et avait découvert à cette occasion les musiques stockées dans mon i-tunes. Schubert, Scarlatti, Purcell, Ella, Billie, Bach (« I love Bach » !), il veut tout !

Une fois la chose faite les deux compères s’installent sur le canapé pour un concours de casse-tête forcément chinois…

  

Je le constate tous les jours : certains étudiants de Zheda sont sans doute extrêmement brillants, et en voici deux spécimens… mais ils sont TOUS encore très, très jeunes !


Cœurs, flaques, flocons, miroirs

Encore Zijingang ?

Encore Zinjngang.

Plus pour longtemps.

Je n’aurai bientôt plus rien à y faire : incroyable mais vrai, je suis allée rendre ce matin mes copies corrigées, les rapports d’évaluation, et même le sujet de remplacement pour les absents, qui a lui seul m’avait bien pris toute une soirée. Finie, la fièvre de Zheda ! L’attaque aura été brève. Il est vrai que j’avais été vaccinée.

Le temps d’attendre le passage de la navette du retour, je suis allée me réchauffer dans la salle des Experts étrangers (bientôt je ferai à nouveau partie des experts en rien, et si je me sens étrangère ça ne se saura pas). J’y ai retrouvé Ross, mon ange gardien des premières semaines, qui comme toujours a immédiatement sauté sur ses pieds (« Good morning, Madame ! ») pour m’offrir une bonne rasade de son café spécial « Blue Mountain » dans un de nos gobelets en carton. Mesuré alors à quel point c’était l’une de nos dernières conversations, bâtons confortablement rompus, rires et sourires en comparant nos vies antipodiques et nos trébuchements en Chine. Tôt ou tard il retournera vers le jardin de Canberra où il cultive ses quarante espèces de roses. Il ne retournera sans doute jamais en France. Sa fille l’avait guidé quand il était allé y visiter les cimetières australiens de la Grande Guerre, chercher parmi mille croix semblables celle qui portait le nom de son grand-oncle. Mais il ne parle pas français, y voyager seul serait trop compliqué.

Si aujourd’hui il faisait assez chaud pour des experts en salle, c’est que l’Administration, dans sa grande clémence et sa parfaite connaissance des conditions météo, avait enfin tenu sa promesse : autoriser les températures intérieures à monter dès que celles de l’extérieur s’approcheraient du zéro. Or, dimanche il a neigé tout l’après-midi (j’ai rien vu, je corrigeais mes copies), et aujourd’hui encore il tombait à regret de gros flocons qui s’éteignaient très vite en arrivant au sol. Flaques d’eau grise que bottes et baskets transportaient sur les dalles trop lisses des préaux.

  Photo 1

Pas question, bien sûr, de passer de si beaux miroirs au papier émeri ! Alors on met un avis en chinois, et puis en anglais pour les experts, avec même un petit dessin pour ceux qui décidément ne comprennent rien (peut-être l’origine actuelle d’un futur caractère mondial, quand tout le monde parlera chinois ?) :

  Photo 2

Les deux premiers caractères chinois se lisent respectivement « xiao » et « xin », « petit cœur ». « Petit cœur ! », c’est ainsi qu’on crie « Attention ! ». Mignon, non ?

Et quand ça devient vraiment trop dangereux, on déroule un tapis rouge. Quelques petits cœurs ont quand même dû se casser la figure, car c’est la toute première fois que je vois ça :

  Photo 3

En fait ce n’est que du carton, mais ça doit au moins permettre de se dépêcher quand on est en retard. Quand on a le temps, on peut s’imaginer qu’on marche sur la traîne d’une princesse fantôme. Et en se retournant d’un coup, on peut espérer la surprendre encore avant qu’elle n’ait tourné le coin :

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Paysages, passages

Sur le campus de Zijingang, il n’y a pas que des bâtiments blancs à petits carreaux, des rivières bordées de saules et des massifs de fleurs. Les paysagistes ont encore fait merveille en aménageant un lac. On se donne rendez-vous à la cafétéria « près du lac », sur la partie Ouest « de l’autre côté du lac », ou bien on va se promener « près du pont sur le lac ». J’y étais hier, retournons-y : une jolie promenade baignée de la lumière crue d’une journée d’hiver, et là-bas le pont tout blanc :

  Photo 3

L’eau tressaille un peu, mal refermée sur ses secrets, veillée par les arbres nus :

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Le pont attend qu’on le franchisse :

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C’est un pont chinois, au sol non pas tout lisse, mais avec des marches, des marches très basses, à franchir sans hâte sous peine de trébucher. Ainsi ralenti, on n’oublie pas de regarder le lac, avec au fond l’école d’architecture, plus huître perlière que jamais, plus immaculée de partager l’horizon avec la noire tour des bureliers :

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Et voilà, on est de l’autre côté.

  

Dernier cours tout à l’heure, une des dernières promenades ici. D’abord vite l’ascenseur vers la salle des Experts étrangers dont je ne fais plus partie qu’à peine, comme une dent de lait qui va bientôt tomber. Dédale des couloirs devenus si familiers, échappées vers les paysages lunaires des chantiers de building pour de futurs profs, et leurs villages de baraques bleues toutes semblables elles aussi. Entre chaque rangée, pas tout à fait la largeur d’une ruelle. Hiver ou pas, les ouvriers font sécher leurs vêtements dehors, devant les fenêtres. D’où viennent-ils ? Comment vit-on là-dedans ? Y a-t-on froid ? Ironie du slogan en anglais peint en blanc sur le mur bleu : « Culture is future » :

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Encore la fièvre du Zheda !

Oui, oui, les copies à corriger - ça c'est fait - les statistiques à voir et revoir (combien de % ont eu entre telle et telle note - moi qui compte encore sur mes doigts !) - les rapports proches de l'autocritique pour la terrible tour noire de l'Administration (keske je pense de ce trimestre écoulé, comment je m'y suis prise pour faire mes cours et eske ça a été efficace, keske je changerais pour une prochaine fois, et rapport sur les examens : comment j'ai choisi les sujets, sur quels critères j'ai noté mes copies...). En anglais et sans fautes de frappe ! Or, depuis que je suis Mamie, j'en fais en moyenne une à chaque mot avant de me relire, après, bof, je sais pas.

Ce sont les Chinois qui ont inventé l'administration, dit-on, et aussi le système des examens et concours. "Examens impériaux", ça s'appelait au temps jadis. Dans les contes de fées, les héros qui s'en vont chercher fortune ne sont pas de costauds fils de bûcherons, mais des "jeunes lettrés" fluets en route pour leur "examen impérial". Marianne m'a confirmé que l'idéal des jeunes Chinoises n'est pas du tout le chevalier en armes mais le jeune homme aux frêles épaules (si ! si! elle l'a dit !) qui sait lire et écrire (des vers, de préférence). Jeunes gens, à vos pinceaux et plumes d'oie ! (Enfin, de nos jours, s'il va passer ses examens dans le business, c'est encore mieux, j'ai l'impression...)

Oui, nous revoilà dans les examens. Donc, sans doute quelques jours sans Marcopolette. Heureusement, sous les pavés, les roses...





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zu mu

« zu mu » et « zu fu », dit Yang, « nai nai » et « ye ye », préfère Lu… le jour même où on me faisait cadeau d’un œuf tout doré plein de graines à faire éclore, alors que je m’arrêtais devant les choux et les roses du campus, une petite Mariette commençait son chemin vers nous… Qu’on nous appelle comme on voudra, votre Marcopolette est devenue grand-mère, et son Minou grand-papa !

Quoi que je fasse, rien d’autre n’a d’importance aujourd’hui, je reste assise sans bouger, à me laisser imprégner comme une éponge de cette évidence, de cette merveille : ni ici, ni ailleurs, le monde ne sera plus jamais le même.

Dans les choux




Ça y est, le champignon qui s’ennuyait tout seul règne de nouveau sur un parterre de courtisans. Pas de mièvres fleurettes, attention ! De beaux choux tout neufs, bien pommés, bien colorés. Il en sortira peut-être bientôt d’autres robustes et futés étudiants ? Et étudiantes, car il y a à la fois des choux jaunes et des choux roses – il est vrai qu’ici on met aussi du rose aux petits garçons, puisque c’est une couleur bénéfique pour tous :




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Totems, momies, poteaux de torture, que choisir ? Mais non : ce sont encore des palmiers emballés pour l’hiver, y compris avec leurs feuilles, dont on ne voit plus que quelques touffes çà et là. Ça me rappelle le coiffeur qui m’avait tant tondue en septembre. Ça me rappelle qu’il faudrait que j’y retourne. Ça me rappelle pourquoi j’hésite :

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Retour de la cafétéria, vers la salle de cours où doit avoir lieu l’écrit de mon premier groupe d’étudiants. Je ne cesserai jamais de m’extasier devant le soin et la science des jardiniers chinois. Les bâtiments tout neufs du campus s’étiolent et s’étoilent déjà de mille petits craquements discrets, mais tout ce qui est végétal est constamment surveillé et secouru. Devant la Bibliothèque, les mêmes choux décoratifs ont pratiquement poussé sur le pavé, selon un dessein apparemment hasardeux mais bien sûr soigneusement pensé :

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Tiens, aujourd’hui, au lieu d’une banderole, on a droit à un arc-en-ciel gonflable d’une seule couleur (très chic), enfin, deux, si on compte le jaune des inscriptions. Je distingue les caractères « année 2008 », « université »… Hum, sans doute les bons vœux de l’administration, et les bonnes résolutions à faire tenir par enseignants et enseignés…

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Nouvelles preuves de la diligence des jardiniers, cette haie aux lignes impeccables, ces arbres regroupés en un savant désordre :

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Voilà, c’est là :

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C’est le bâtiment « Dong 7 », c’est-à-dire « Est 7 » (il y a aussi toute une partie du campus située à l’Ouest, « Xi »). Je pourrais entrer tout de suite, mais il me reste un peu de temps, je vais passer par le jardin. Avec un peu (ou beaucoup) d’imagination, c’est (presque !) un petit Villandry :

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Ma salle est là-bas, tout au bout puis à droite :

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Mais je flâne encore un peu devant les massifs d’azalées et de rosiers nains :

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Faire l’appel, distribuer les sujets et les copies officielles… et lire enfin la lettre qu’est venu m’apporter "Steven" ce matin, pendant mes heures de bureau, en remerciement pour nos conversations sur "Pride and Prejudice", autrement dit "Orgueil et préjugés", qu’il venait de découvrir mais dont il voyait bien qu’il ne comprenait pas toutes les facettes, « because you see, Miss Anne, I lack the background ». Background, indeed ! C’est plus facile de me brancher sur le sujet que de m’arrêter, et je trouvais déjà vertigineux de me retrouver en train de répondre aux questions d’un jeune Chinois sincèrement passionné par un auteur qui a si durement appris à sourire du sort des filles. Cette fois, il venait me dire qu’une fois le livre terminé il avait tout repris depuis le début, et me donner cette lettre soigneusement fermée par plusieurs pliages. Et puis m’offrir un cadeau naïf et adorable, un œuf en plastique doré dans lequel dorment des graines à arroser (cette fois c’est lui qui m’a expliqué le mode d’emploi, rédigé en chinois bien sûr). Mais elles attendront que je sois rentrée à Strasbourg : ce sera un petit coin des jardins de la Chine qui pourra, je l’espère, éclore du côté de mes orchidées capricieuses et de mes aloès griffus comme des idéogrammes. Ça aurait plu à Miss Austen, je pense.


Le feu au lac

Rigolez pas, mes chéris, j'y retourne, au feu, et pas plus tard que demain ! Le feu des examens chinois, avec toutes ses casseroles, la fièvre de Zheda, l'entrée en religion dans la secte des lao shi ! Cette fois, au moins, je suis prévenue : il ne s'agira pas seulement de corriger quatre-vingt dix copies en un rien de temps, mais encore (toujours dans le même rien de temps) de fragmenter les notes en pourcentages, dix pour cent par ci, vingt pour cent par là, soixante-dix pour cent (!) pour finir, eux-mêmes à fragmenter en ceci et cela, et c'est pas tout, car il faudra encore expliquer et justifier les résultats obtenus dans un rapport, sans oublier le rapport d'auto-évaluation du trimestre écoulé, ouf !



En prévision, j'ai terminé aujourd'hui la traduction des poèmes de Cai Tianxin. Il m'en rajouterait une pincée que ça ne m'étonnerait pas, mais pas tout de suite, lui aussi va plonger incessamment dans les exams. Il est vrai qu'en tant que spécialiste des nombres, tous ces petits calculs savants ça devrait le connaître, mais sait-on jamais ?



Et là-dessus, n'ayant vu le ciel que par la fenêtre depuis deux jours, je décide d'aller voir le soleil se coucher sur le Lac. Il fait étonnamment doux, alors que la météo promet de la neige pour la fin de la semaine. De la neige à Hangzhou ! C'est sans doute possible, puisque je viens de traduire un poème qui parle de la neige qui se dissout en tombant sur le lac. Mais avant même de quitter Xixi Lu pour la grande avenue qui y mène, je suis arrêtée par un attroupement : voilà, ça devait arriver : à force de rouler n'importe comment, il y a des accrochages ! Engueulades, cercle de badauds, avis divers :

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Mais il reste aussi en ce monde des petites filles bien sages :

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Chemin faisant, on rencontre du petit linge en train de sécher, comme ça, naïvement, sur le trottoir, aidé par le climatiseur du rez-de-chaussée :

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Ah, le Lac ! Mais voici qu'au moment de traverser, je suis abordée par un jeune « étranger » accompagné d'une jeune fille asiatique, tous deux habillés de costumes légers, veste et pantalons impeccablement blancs avec par-dessus une tunique d'un bleu profond. D'habitude, les Occidentaux se croisent en s'adressant un léger signe de tête ou un petit sourire furtif, ou encore en s'ignorant complètement. Mais celui-ci me lance affablement « Hello ! », et la conversation s'engage toute seule. Ce sont des étudiants en taoïsme ; lui est américain et vit en Chine du Nord depuis douze ans, son amie est japonaise. Ils reviennent (bien sûr !) du temple que j'ai tant cherché, et où un moine leur a donné deux longues bandes de papier de riz constellé de petites pépites d'or, où il leur a calligraphié des caractères chinois anciens. Taoïstes ou pas, ils me laissent tous deux une impression d'amabilité sérieuse, de paix sans effort, le sourire du Lac lui-même.



Le Lac, vous connaissez bien maintenant. Mais c'est toujours aussi magique. On est lundi, ce n'est pas la foule des week-ends, à peine quelques dizaines de personnes par-ci par-là (c'est très peu pour la Chine !). D'un côté, le grand jour clair :

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De l'autre, le soleil encore suspendu entre les saules :

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Et la paix du lac :

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Même les statues de bronze sont presque seules aujourd'hui :

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Une perspective en forme de pleine lune sur un autre coin du rivage (curieux climat, où dès janvier on plante des pensées !) :

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Mais une brume se lève, et au lieu d'incendier le lac, le soleil pâlit doucement au-dessus du miroir aux lotus :

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Ceux-ci devront attendre un vrai printemps pour refleurir :

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Tout devient peu à peu rose et gris :

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Tout s'estompe derrière les rideaux de saules :

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Non, ce soir il n'y a pas le feu au lac. C'est la paix du Lac, la paix sans effort.


Un temps magnifique. Même pas froid !

Ce matin, bref voyage à Zijingang campus pour récupérer mes sujets d’examens, plus les pages à en-tête spécial (intitulé du cours, groupe, date, etc.) que j’ai concoctées pour que mes candidats y épanchent leurs chefs-d’œuvre. Là-dessus, il me reste une bonne heure pour flâner avant le passage de la navette qui s’en retourne à Xixi. Je pourrais, certes, prendre illico un taxi, j’en ai vu au moins trois qui attendaient le client devant l’entrée du campus, et j’en ai bien croisé deux autres depuis. Mais j’ai un aveu à faire : depuis que je sais que j’ai donné mon dernier cours, et que l’arrivée dans ces parages ne sera plus jamais synonyme de « stagefright », « Lampenfieber » et autres « papillons dans le ventre » (le trac, quoi !), le compte à rebours a déjà commencé, inexorable, intolérable comme tout ce qui finit. Au moment même où je le vis, j’ai déjà la nostalgie de l’instant présent. Il coïncide bizarrement avec la première découverte des lieux, la première rencontre des autres expatriés, sous la chaleur accablante de début septembre. Entre les deux, qu’y a-t-il eu ? Tant de choses. Presque rien, puisque c’est déjà fini.

Une heure, donc, pour regarder, fureter, croiser des visages que bientôt je ne verrai plus. La saison va changer bientôt. Les jardiniers continuent de s’activer, soigner, préparer la terre pour de nouveaux semis. Les saules dégarnis se regardent sans frayeur dans la rivière : au moins y voient-ils leurs jolis bas blancs :

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Même la tour qui abrite la tant redoutée Administration avec ses bureliers cossus qui roulent en voiture – ne les émeut pas :

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A côté du petit lac…

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…les palmiers ont été emmaillotés pour l’hiver :

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Devant la caféteria « occidentale », le champignon musical attend les nouvelles plantations. La terre est déjà prête, les contours tout tracés :

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Derrière les colonnes presque grecques du Temple du Savoir – je veux dire de la grande Bibliothèque – l’ombre blanche de l’Ecole d’architecture :

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On a dit de l’Opéra de Sydney qu’il ressemblait à une huître enceinte. Cette Ecole-ci, à quoi pourrait-on la comparer ?

A une piste de ski à rebonds pour champions confirmés ?

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A un énorme bouillon de culture pour étudier les maladies de la peau ?

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Spécial Don Quichotte : à un plat à barbe géant, relégué derrière la porte d’un moulin à vent sans ailes ? (Mmmouais…) :

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Quoi qu’il en soit, voilà le mode d’emploi – allez, pour une fois, on vous le fait aussi en anglais :

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Juste en face, quelques bâtiments se reflètent dans la vitrine du petit supermarché, où le Père Noël s’accroche encore :

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Tiens, un champignon de trottoir !

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Voilà, la navette s’en retourne vers la ville. Je constate une fois de plus (ça mériterait un billet spécial, comme tant d’autres choses) que tout comme la Nature, les murs chinois ont horreur du vide. C’est peut-être pour cela qu’on n’y trouve jamais un seul tag : ils sont déjà pré-graffittés, pré-décorés, et même pré-rédigés :

  Photos 24,   25,
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Arrivée à Xixi Campus, et tout de suite une de ces coïncidences saisissantes entre le monde contemporain et l’une des rares images que les livres d‘école nous donnaient de la Chine ancienne. Traversant la rue en même temps que moi, un coolie d’aujourd'hui, avec sa lourde charge qui l’oblige à marcher à côté de son triporteur – mais ce qu’il transporte, ce sont des boîtes de polystyrène :

  Photos 29,   32

Et devant le restaurant chic, l’énigme de ces scooters électriques, tous pourvus de balais et recouverts de paillassons :

  Photo 33

???


Premier janvier ou pas…

le petit peuple de Xixi continue à bosser !

Les triporteurs passent et repassent, leurs tarifs affichés à l’arrière, prêts à transporter ou déménager absolument tout ce qu’on leur demandera. Parfois la charge est si lourde qu’ils ne peuvent plus pédaler et doivent mener leur vélo par la bride – euh, le guidon :

  Photos Triporteurs n° 2,
   3,     1

Le ciel est de nouveau bleu comme des yeux d’amoureux. Malgré le froid, les blanchisseuses ont mis à sécher linge et couvertures le long des fils électriques. Des fantômes de pendus projettent leurs ombres sur le mur qui regarde Babel :

  Photos Ombres du linge n° 2    , 1,
   3

En attendant le moment du repassage, on ravaude, on tricote, on discute, on rit…

  Photo Blanchisseuses

Dès qu’il fait beau, tables et chaises réapparaissent sur le trottoir. Quand on voit de vieux Chinois assis en rond autour d’une table, oublieux de tout le reste, c’est soit qu’ils mangent, soit qu’ils jouent au mahjong (cliquetis des dominos lorsqu’on passe) ou à un jeu de cartes indéfinissable (les cartes sont si usées qu’il doit être impossible de ne pas tricher). Ainsi au n° 22 de Xixi Lu :

  Photo Joueurs de cartes

Tristan et Yseult, les deux platanes enlacés de Xixi Campus, sont devenus complètement chauves, mais ils s’aiment quand même :

  Photo Arbres chauves