Choses vues, dragons et mystères
Par Anne-Marie Soulier, dans General -# 84 - Fil RSS
Oui, tout vaut mieux que rester dans ma chambre à me morfondre, à sentir mes idées mourir comme la neige que je vois fondre en pleurs par la fenêtre, ou tourner en rond, manège chaotique comme lors de mes tous premiers jours ici.
C’est pourquoi j’avais accepté hier la proposition de mon collègue Steve de faire un « one-day trip » (excursion d’un jour) en sa compagnie. « Comment font les hommes ? » me suis-je assez demandé en les voyant partir, et revenir, et raconter.
Steve est un ancien pilote arrivé il y a quelques années à Pékin pour donner des cours dans une école d’aviation. Depuis, il a décidé de rester en Chine pour quelques années encore au lieu de retourner s’ennuyer chez lui ; comme Philip (un vrai ex-prof de fac, lui), comme Ross, qui dans une autre vie travaillait pour le ministère de la Défense australien. Ils espèrent tous aller ainsi jusqu'à leurs soixante-dix ans, c'est-à-dire encore deux ou trois ans. Pour notre excursion, Steve avait balisé l’itinéraire vers un ancien village, Long Men (la « Porte du Dragon »). On va d’abord en taxi jusqu’à la station des bus de grande banlieue. La file d’attente pour prendre les divers billets est impressionnante :
De là, on met une bonne heure pour atteindre les confins de Hangzhou. On passe devant des rangées et des rangées de buildings pas finis, mais qui n’ont déjà plus besoin de grues :
Et puis des champs, des champs partout, des champs et des serres :
Oui, c’est flou, parce que le bus va vite et que la vitre est sale. Mais de toutes façons c’est comme ça que depuis toujours je vois sans lunettes, et même pire (petit imprécis de myopie à l’usage des bien-voyants). Allez, je les remets, et je vous fais une place :
Les montagnes, pas très hautes, sont souvent pointues et serrées comme un troupeau de chameaux bossus. Parfois plates aussi, et toujours bleu Vosges, avec les mêmes transparences qui vont en s’effaçant de plus en plus vers l’infini. Pas de sapins pourtant, mais une végétation très dense, d’un vert soutenu. Est-ce que quelqu’un y vit ? Steve n’en sait pas plus que moi, mais on dirait plutôt que les habitants se sont regroupés au pied de ces collines,
comme pour veiller de loin sur des rivières mortes :
On descend enfin, il faut maintenant trouver l’autocar de la dernière étape. En face de nous une agence des Télécoms… Non, personne ne comprend l’anglais, mais quelqu’un connaît quelqu’un qui pourrait comprendre Steve, on sort les portables de part et d’autre… Bref, pour finir une jeune employée grelottante dans sa petite veste impeccable nous accompagne tout au long d’un labyrinthe de rues boueuses jusqu’à une placette entourée, comme chaque fois qu’il est question de voyage en Chine, d’étalages de fruits et d’échoppes de « xiao qi » avec leurs chaudrons pleins d’eau ou d’huile bouillante où mijotent des mystères : de quoi se rassurer l’estomac avant de monter dans l’un des autocars, euh non, l’une des fourgonnettes cracra qui attendent de faire le plein de clients.
Impossible, cette fois, de prendre des photos du paysage – quel paysage ? Les vitres sont couvertes d’une couche de poussière blanche si épaisse qu’il ne s’agit plus de myopie, mais d’une maladie bien plus rare. On brinqueballe une petite demi-heure avant de descendre devant un amas de maisons récentes, genre chalets – les Vosges encore, à part le petit linge en train de sécher tout gentiment entre un arbre transi et un trépied de bambous :
Mais dès qu’on se retourne, la voilà, sans aucun doute, la Porte du Dragon !
Avant d’entrer vraiment dans le village, il faut s’acquitter d’une somme assez rondelette, contre laquelle on reçoit, comme toujours, un très joli ticket. Les premiers pas, pourtant, sont décevants : larges rues vides bordées de maisons récentes, parfois pas encore terminées :
On croise même, comme sur Xixi Lu, l’omniprésent triporteur avec son chargement de cartons (d’où viennent-ils, tous ces cartons que consomme la Chine ? Où vont-ils ? Mystères..).
Enfin une porte peut-être ancienne, à moins qu’elle n’ait été refaite à l’identique. Steve m’apprend que les dragons sont réputés amateurs de perles, et en effet, ceux-ci semblent se disputer une énorme perle, à moins qu’ils ne soient chargés de veiller sur elle :
Est-ce que les dragons aiment aussi ronger des os en pierre ? Celui-ci est énorme, allez, on se prend mutuellement en photo entre lui et le menhir chinois couvert d’inscriptions en lettres d’or :
On peut y distinguer le caractère « men » (« porte »), c’est le quatrième de haut en bas sur la deuxième colonne. Fastoche, non ? Il a vraiment la forme d’une porte.
Le village famélique d’aujourd’hui a dû être autrefois une bourgade importante. Il compte encore plusieurs maisons de maître traditionnelles, aux bâtiments classiquement regroupés autour d’une cour carrée. Certaines sont très bien préservées et entretenues, avec même les portraits des anciens maîtres de maison :
Steve et moi avons une façon bien différente de voir les choses. Je vais d’une pièce à l’autre, j’entre et je sors en enjambant les poutres de bois qui forment seuils (toujours le culte de la marche ralentie, ou bien est-ce pour décourager les mauvais esprits ?), je m’oriente, je m’installe, je me comporte en invitée. Steve reste debout, réfléchissant à ses propres repères. Par exemple, il m’apprend que ces jarres, là, au milieu de la cour :
étaient remplies d’eau en toutes saisons, afin de servir le cas échéant de pompes à incendie. Il admire et m’explique aussi l’architecture et l’assemblage de ces charpentes, uniquement par tenons et mortaises, sans un seul clou !
Moi je reste toujours en arrêt devant les sculptures qui ornent la moindre pièce de soutien :
Mais la plupart de ces maisons ont été réparties entre des familles manifestement très pauvres, qui tiennent des échoppes misérables proposant bien sûr des nourritures fumantes, mais aussi gadgets, bracelets, dragons lovés autour d’une perle, tout cela en faux jade, en faux ambre, en faux n’importe quoi.
Les ruelles sont pavées des mêmes pierres que celles qui avaient servi à construire d’autres maisons encore :
Mais le plus navrant, c’est la saleté, et la résignation qu’elle suppose. Le manque d’entretien des façades comme des intérieurs qu’on entraperçoit. Si vraiment des gens vivent ici, comment n’ont-ils pas envie d’un minimum de confort au moins visuel ? Eux qui ont tant peur de "perdre la face", comment laissent-ils leurs façades se dégrader ainsi, comme si ça ne se voyait pas ? Steve me dit qu'à Pékin le nouveaux immeubles sont déjà lépreux et décrépits. Je l'ai vu aussi à Canton.
Comment peuvent-ils accrocher des lampions de Nouvel An à la porte d’une cour qu’on a laissée devenir décharge – et où il faut supposer cependant que vit une famille, car on distingue sur la façade du fond la verrue carrée d’un climatiseur ? C’est l’un des mystères de ce pays que je ne serai pas parvenue à résoudre.


















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