Certains parmi vous, lecteurs chéris, se demandent peut-être où a bien pu passer Marcopolette depuis une semaine, maintenant que la fièvre du Zheda n’est plus une menace directe et que – béni soit gmail ! – les connexions internet, vaille que vaille mais coûte que coûte, ne sont plus coupables que d’étourderies raisonnables ?
C’est très simple : Marcopolette hiberne. Depuis les Sixties en Angleterre, Marcopolette n’avait plus hiberné à ce point-là. Les vaillants collègues de ma génération n’ont jamais oublié les minijupes de nos vingt ans, certes, mais pas non plus les barres électriques qui ne chauffaient que le plafond de la salle de bains (la ficelle qui pendait après aurait aussi bien pu être une chasse d’eau, tant était efficace le système). Le mot « radiateur » semblait intraduisible, ou bien faisait référence à l’exaspérant machin au gaz qu’il fallait, tel un parcmètre moderne, gaver de shillings pour espérer le secours d’un souffle chichiteux à l’extrême.
Oui, mais la Chine, vous entends-je protester, la Chine du Sud, même, puisque le Yang-tsé-kiang de nos vieux manuels est clairement au nord de ton Sud ?
Je réponds tout net : le Sud, mon œil, et je le prouve ! Voici ce qui m’attendait lorsqu’au matin du 17 janvier j’ai entrouvert paupières et rideaux :

Un nid de neige, parfaitement ! Ici, ce ne sont pas des barres électriques qu’on met au plafond, mais des climatiseurs qui déversent une haleine tiédasse dans un rayon de cinquante centimètres. J’ai compris que les choses sérieuses allaient commencer.
Ma voisine Irina a beau venir d’un coin de Russie où il fait -30° C en ce moment, elle est encore plus frileuse que moi. Et Steve, mon collègue de Chicago, n’hésite jamais à mettre ses écouteurs de peluche en forme de petits poulets dont je suis très jalouse (ce qui est génial dans notre statut de « foreign expert », c’est que le mot « foreign » donne droit à toutes sortes d’excentricités) :

Mais le soir du 18, c’était la fête à Mariette, avec photo de Mariette et de ses parents exposée sur l’écran de l’ordinateur, gâteau de l’ami Ravaud et champagne français véritable pour les collègues et étudiants devenus des amis habituels, mais bientôt dispersés par le Nouvel An chinois et le retour imminent dans les familles. Etait-ce cet air de « dernière fois », les invités ne se sont séparés que vers trois heures du matin, après avoir souhaité à Mariette mille et mille bonheurs en ce monde :


Lu avait été invitée aussi, mais au dernier moment sa grande copine Amélie (oui, comme Poulain) était venue chez elle discuter de ces choses de filles urgentissimes que j’imagine parfaitement. Sans doute un peu pour se faire pardonner, elle m’a invitée à dîner le lendemain dans une maison de thé près du Lac – invisible, le Lac, car profonde, la nuit, et pluvieuse, et glacée ! Mais le mode d’emploi est très sympathique : pour le prix d’un thé choisi parmi des pages et des pages de propositions sur le menu, on a accès à un buffet extravagant de plats de toutes sortes, salés, aigres-doux, épicés… Lu fait surtout une razzia sur les fruits. Ils viennent de la Chine du Sud (encore plus au sud…) et Lu affirme avec convoitise qu’ils sont tous très frais.

Miam, tout y passe, même si les fraises n’ont pas encore, à vrai dire, un goût très précis. Mais pommes, poires, melons, oranges, « yeux de dragon » (ça ressemble à des grains de raisin enveloppés séparément dans une petite pelure, c’est sucré et très bon), raisins secs, kiwis, tout y passe. La table elle-même semble se réjouir : sans le portable de Lu elle ressemblerait à une composition hollandaise :

Dimanche 20 janvier, je suis invitée chez Fuzheng, une collègue chinoise qui a passé un an à Reading et parle un excellent anglais british – une vraie musique pour mes oreilles, un vrai repos pour mon cerveau constamment en activité volcanique pour décoder au quart de tour les divers parlers et accents de mes collègues anglo-saxons et de nos étudiants.
Aujourd’hui je ne sais plus comment la remercier : elle vient me chercher à Babel, m’apporte une magnifique combinaison-doudoune toute blanche pour Mariette, puis m’emmène chez elle en taxi. Elle habite, avec son mari, sa petite fille et la nounou, un nouveau quartier de buildings très chics pour la Chine, six étages à peine, aux trottoirs bordés de voitures. Elle me fait fièrement visiter son duplex, aux pièces minuscules mais augmenté çà et là de terrasses et vérandas où vivent en permanence toutes sortes de plantes. La chambre des parents est pratiquement tout entière occupée par un grand lit et un lit à barreaux pour l’enfant, mais on a aussi trouvé le moyen d’intégrer dans un coin une petite tablette, juste assez de place pour un ordinateur et quelques livres – « Mon bureau ! ». Mais Kai Xin, la petite fille (son nom signifie « Ouvre ton cœur », et elle a déjà un nom anglais, « Felicity, pour qu’elle soit heureuse ») partage le plus souvent un autre grand lit, celui de son « ayi », la nounou qui vit totalement avec la famille et s’occupe aussi du ménage et de la cuisine.
Quand nous sommes arrivées, Kai Xin était en train de jouer à jouer du piano pour sa poupée tout en chantant l’air qui passait en même temps sur son DVD favori :

J’avoue que j’ai eu un choc en la voyant en anorak ! Et en effet, il faisait aussi froid que dans le salon de mes logeurs anglais des années soixante. Bon, je garde mon manteau, et on s’installe à notre tour devant la télé pour regarder cette fois le DVD favori de Fuzheng, la série télé de « Pride and Prejudice » (décidément très populaire). C’est donc Mr. Darcy qui nous tient compagnie, faute de mieux (c'est le début de l’histoire, il est encore dans sa période revêche) en attendant le papa, lequel, dimanche ou pas, est encore à une réunion à la fac et n’aura pas fini avant six heures.
Lorsqu’il arrive, il enlève son manteau mais passe une veste d’intérieur en coton capitonnée, de celles que j’ai vues dans les vitrines autour de Xixi Lu. C’est un homme doux et sympathique, un vrai gentil, mais la conversation entre nous est limitée car il parle aussi peu anglais que je parle chinois. Fuzheng, très volubile au contraire, commente les plats qui, apportés par l’ayi, ont fait leur apparition sur la table. Tout comme chez Yongqi, la collègue de français qui m’avait invitée il y a… oh, si longtemps déjà… après la promenade avec Nicolas dans la forêt de bambous…, il s’agit d’une petite table carrée, à la nappe protégée par une plaque de verre, normalement appuyée contre un mur et qu’on tire vers le milieu de la pièce au moment des repas. Lanières de tofou, porc aigre-doux, nems (les premiers, à vrai dire, que je vois en Chine), soupe de boulettes de poissons, raviolis aux herbes, et pour finir, oranges et pommes coupées en quartiers, tout à fait comme à la maison de thé de la veille.
Vers les huit heures je sais que c’est bientôt le moment de prendre congé – on déjeune et on dîne tôt en Chine – et en effet on ne me retient pas plus que ne l’exigent les rites de politesse. Fuzheng et son mari m’accompagnent jusqu’aux abords du quartier. J’ai à peine le temps de les remercier qu’un taxi arrive très vite et me ramène vers Xixi.
Lundi 21, c’est Lan Tian, mon Ciel Bleu, qui vient passer l’après-midi chez moi, avec sa guitare, ses bonnes blagues…

… et les deux billets de train qu’il a achetés à grand-peine (bientôt le Nouvel An chinois, qui commence à me faire peur !) : encore dix jours exactement et nous allons chercher mon Minou à Shanghai !
Nous sommes bientôt rejoints par Wang Hui, qui m’avait si bien aidée pour ma « Conférence de Noël », et avait découvert à cette occasion les musiques stockées dans mon i-tunes. Schubert, Scarlatti, Purcell, Ella, Billie, Bach (« I love Bach » !), il veut tout !
Une fois la chose faite les deux compères s’installent sur le canapé pour un concours de casse-tête forcément chinois…

Je le constate tous les jours : certains étudiants de Zheda sont sans doute extrêmement brillants, et en voici deux spécimens… mais ils sont TOUS encore très, très jeunes !